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Festival

Entretien avec Marianne Piketty

By 21 septembre 2021No Comments

Après quatre journées de résidence de travail au Festival, et à l’issue d’un concert scolaire donné à destination d’élèves collégiens, rencontre avec Marianne Piketty, violoniste à la tête du Concert Idéal.

Vous venez à Besançon pour deux programmes très différents : « Cordes au féminin », qui parcourt le répertoire de femmes compositrices, et un programme autour des Saisons de Vivaldi et Piazzolla. Votre ensemble a-t-il l’habitude de ces grands écarts ?

C’est effectivement un très grand écart, surtout à seulement 24H d’intervalle entre les deux concerts, et avec une création mondiale d’une pièce de Camille Pépin dans le programme « Cordes au Féminin » qui nous a demandé beaucoup de travail.
Nous avons joué le programme Vivaldi-Piazzolla une centaine de fois, et en dehors de la pièce de Camille (Cordes au féminin), nous avons également beaucoup joué Lili Boulanger, Bigen et Schubert, donc ce travail préalable rend le grand écart plus simple à appréhender.
Nous travaillons encore beaucoup, nous venons à l’instant de finir de répéter, et nous le ferons à nouveau demain matin.  

Vous allez créer une pièce de Camille Pépin, qu’éprouvez-vous lors de ce travail autour d’une œuvre « vierge » ? 

C’est une grande émotion, dès la lecture de l’œuvre. Nous avons la chance que Camille Pépin nous ai écrit une pièce magnifique, Énergie blanche, bleu lointain, que nous allons enregistrer et qui sera le support d’un nouveau programme. Dans notre travail, nous partons toujours d’une œuvre pour imaginer autre chose autour en résonance. Dans ce cas précis, la spatialité de l’œuvre nous a beaucoup inspiré, nous y associons également le travail de Fabienne Verdier, artiste-peintre qui m’inspire beaucoup, afin de faire ressortir la référence à l’orient, au geste musical, à la nature et à la notion d’immensément grand. 

© Yves Petit

Vous avez rencontré Camille pour travailler avec elle cette création, que vous a apporté ce moment d’échange ? 

Nous avions déjà échangé en amont, je lui avais envoyé les premiers enregistrements.
Lors de cette rencontre, elle nous a apporté son oreille extérieure, nous a mis en lumière des choses que nous n’avions pas vu. Le processus créatif du Concert Idéal et celui de Camille ont donc pu se rencontrer, converger ensemble, ce qui a décuplé la créativité. C’était très riche !

Quelle est la différence pour vous entre travailler une œuvre contemporaine pour laquelle vous pouvez rencontrer la compositrice, et travailler une œuvre dont le compositeur est décédé ? 

C’est très riche de pouvoir échanger et travailler avec un compositeur, surtout lorsque l’œuvre est aussi réussie que celle de Camille Pépin. Néanmoins, il y a un point commun entre être dans un processus de recherche assez long dans le cas d’une pièce d’un compositeur décédé, et avoir l’opportunité de travailler avec un compositeur de notre époque : il y a un moment où l’œuvre se révèle, où l’on sent que la pièce prend et que nous sommes dans le vrai. C’est un temps fort de la création, plus ésotérique dans le cas d’une œuvre d’un compositeur décédé car nous travaillons avec le passé. Dans le cadre d’une œuvre contemporaine, nous sommes guidés par le compositeur (ici par Camille), mais il y a un moment où elle comme nous, ressentons que l’œuvre se révèle. Tel un bâtiment qui prend forme, se construit au fur et à mesure et où chaque corps de métier à son importance. L’œuvre est là, elle parle, et c’est lorsqu’on le ressent qu’on a vraiment fait notre travail. 

Vivaldi – Piazzolla : pourquoi mettre en regard ces deux compositeurs ? 

Dans notre transcription de Piazzolla, il y a des inserts de Vivaldi, mais à l’opposé [saisons opposées] : par exemple, nous allons commencer par le Printemps de Vivaldi, puis on jouera l‘Été de Piazzolla, à l’intérieur duquel nous apporterons des inserts de l’Hiver de Vivaldi.
Ces inserts viennent symboliser que chaque matin, quatre saisons nous habitent et que celui qui s’enferme dans l’une d’elles, s’y enferme à jamais. Donc l’idée de mettre ces deux compositeurs en regard est de faire vivre l’ouverture, le passage d’une saison à l’autre tel un voyage entre deux temps, deux espaces qui se mêlent. 

Pourquoi un programme mis en mouvement ? 

Nous avons eu la chance que Jean-Michel Mathé nous suive dans ce projet. Au Concert Idéal, nous essayons de toujours travailler le concert dans sa globalité, en s’offrant une liberté créative. Dans ce cas, c’était un projet qui se prêtait vraiment à être chorégraphié. Pour nous, c’est comme si nos corps faisaient vivre et écouter différemment la musique, ils nous permettent de structurer la scène, de créer une émotion différente. Notre volonté est d’emporter le public dans notre univers.
Il nous est important d’oser se mettre en déséquilibre, et chaque musicien est d’accord pour se mettre dans ce déséquilibre. c’est parfois très inconfortable mais c’est ce qui permet de révéler autre chose.

Cet après-midi vous avez joué devant des scolaires, en quoi ces rencontres privilégiées avec d’autres publics sont importantes pour vous ? 

C’est un moment essentiel pour nous, très enrichissant, un moment où chacun apprend à l’autre. C’est une mission mais c’est aussi un bonheur d’entendre le silence des enfants dans ce monde agité. C’est un moment où nous arrivons à leur faire écouter et à leur transmettre la musique. Ce silence d’écoute est aussi un silence intérieur qui permet à chacun de se trouver et quelque part nous plantons une petite graine qui se cultivera plus tard. C’était un moment formidable, tout le monde a écouté, il y a eu beaucoup de questions judicieuses.

Cette séance scolaire bénéficie du soutien de La Banque des Territoires – Groupe Caisse des Dépôts

© Yves Petit

© Yves Petit

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